Cher ami,
Voilà mes premières impressions de cette ville où je suis arrivée par avion depuis Lisbonne.
J’ai du mal à m’y faire, mais tu vas voir que j’ai déjà réuni un certain nombre d’observations qui vont m’aider à vivre ici. Je te les livre comme elles viennent.
A Paris, rien n’est comme au pays. Les parisiens s’appellent des voitures, ils vivent surtout dans les plus beaux quartiers qui sont le long de la Seine. Le dimanche et une partie de l’été, quand les voitures sont en vacances, ils en font des parkings à maillots de bains.
Les humains
Les humains vivent dans le métro. On distingue la vie sur les quais et la vie en wagon. Sur le quai, on a le droit de ne rien faire d’autre que d’attendre. On peut aussi mettre son sacrum en contact avec des barres de fer. C’est comme ça depuis la grande abolition des sièges. On monte dans le métro au signal, tous en même temps. On s’installe par quatre, il faut que les genoux se touchent. Alors on est bien. On se répète le numéro de la ligne et on peut regarder les autres, mais seulement dans les reflets dans les vitres. Parfois le courant est coupé et tous les passagers meurent. C’est ainsi que furent créées les catacombes. Quand la ligne est encombrée par les corps, on creuse une autre galerie un peu plus loin.
Les bars
Dans les bars, on peut troquer son salaire contre de l’alcool en or ou en argent. Pour cela, il faut d’abord se faire insulter par des garçons pressés. Les garçons sont en fait des marathoniens qui s’entraînent dans des bars. Beaucoup d’entre eux font semblant d’être de bonne humeur ou courtois pour tromper leur monde. Ils lavent les tables avec des torchons gras et mettent de l’urine de tous les consommateurs dans les cacahuètes. Parfois, quand ils ne vous ont pas vu, vous pouvez partir sans payer ni consommer.
Les besoins naturels.
Les besoins naturels des humains et des voitures sont interdits à Paris. Ou alors ils sont payants. On peut aussi décider de défier un garçon de café ou un policeman. Mais les garçons de café sont aussi payés pour garder la porte des toilettes et les policemen pour empêcher les voitures de s’arrêter. Pour ceux qui n’ont pas d’argent, il faut montrer son cul à tout le monde ou vivre dans le métro.
Les rues
Les rues sont avant tout des bacs à fleurs. Ce qui explique que les humains échappés du métro se fassent arroser. Sauf que les fleurs ne poussent pas bien, car les voitures ne savent pas les cultiver. Les fleurs se réfugient dans les parcs où elles sont enfermées derrière des grilles et traquées par les chiens. Les chiens sont utilisés également pour essayer de se débarrasser de l’herbe et des arbres.
Les chiens
Les chiens sont très rares, beaucoup plus qu’il n’y paraît. La majorité sont en laisse. Si un chien n’est pas en laisse, c’est un humain. Vous pourrez apprendre à les distinguer à force d’habitude , si vous vivez plusieurs années avec l'un d'entre eux par exemple. Si ses habitudes détestables ne sont pas susceptibles d'être modifiées, il s'agit d'un chien. S'il y avait un doute et que vous désiriez toutefois vraiment connaître la vérité, il suffirait de faire un test d'ADN.
Le manège
Le manège est la forme d’organisation de la vie sociale aux trois niveaux de la société : chiens, humains, voitures. Les humains se déplacent à la queue leu leu. Si un humain distrait ou épuisé s’arrête, il perd instantanément sa place dans le manège et se fait rouer de coups. Des femmes munies de poussettes sont employées par la mairie pour déblayer les corps. Certains humains tentent d’échapper au trottoir en se jetant, avec des bicyclettes, sous les roues des voitures, et tournent sans fin, car on ne peut s’arrêter qu’une minute toutes les demi-heures sous peine de voir son salaire viré sur le compte de Bertrand Delanoë, le réparateur de vélos.
Les voitures font un joli manège le soir sur l’anneau périphérique.
Voilà, pour le moment, ce que j’ai pu percevoir de cette ville, que tu connais un peu je crois. J’ai entendu parler d’une sorte de division nord-sud, j’imagine en référence à la guerre d’indépendance des Etats-Unis. Moi, je suis du côté Yankee, et je crois que tu connais mieux le côté sud. Je traverserai à l’occasion, mais je crois que ce n’est pas facile, avec les bateaux-mouches qui ne fonctionnent que l’été et les courbes étranges que dessine la rivière.
Au plaisir de te lire
E.
dimanche 16 septembre 2007
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