jeudi 18 octobre 2007

Louise de Saujon et Yvette Michaudière : deux vies, une oeuvre.

C'est un fait suffisamment rare pour être souligné que l'amitié entre deux femmes soit à l'origine de deux des œuvres les plus fortes et les plus touchantes qu'a vu éclore un monde littéraire habituellement plus prodigue en vacheries savantes et délicates perfidies qu'en nobles sentiments. De fait, l'amitié est au cœur des œuvres croisées de Yvette Michaudière et Louise de Saujon (respectivement 1864-1911 et 1966-1910).

Nées dans deux familles voisines de la petite bourgeoisie provençale, les deux fillettes deviennent amies très tôt et ce malgré la différence d'âge. Elles grandissent dans le cadre champêtre du midi d'Alphonse Daudet et fréquentent la même école communale. Elles ont l'habitude de se retrouver dans une bergerie abandonnée. C'est là, dans une solitude partagée au cœur des senteurs de thym et de bruyère, qu'elles composeront les onze premiers cahiers de leurs poèmes, récemment édités. Ces poésies, fraîches et naïves, aux rimes simples et à la métrique scolaire, exaltent le sentiment d'amitié et la vie dans la nature.

Très vite, leur instituteur remarque leur don pour l'écriture et les encourage à travailler. Yvette et Louise vont ainsi bâtir une première œuvre, les Promenades, publiées en plaquette à l'automne 1880. Les Lettres Provençales salueront entre elles un "(...) duo touchant et sincère, salutaire en ces temps de byzantinisme frôlant l'exaspération..". Encouragées par ce succès critique, elles donneront en 1882 les Nouvelles promenades, publiées par la suite avec le premier volet et une préface de leur instituteur. C'est la consécration : alors que la gloire de Rimbaud n'est pas encore parvenue dans le midi, le poète Frédéric Mistral parle de Louise et d'Yvette comme des "Filles de Malherbe et d'André Chénier".

Les promenades seront rééditées 6 fois entre 1882 et 1889, années durant lesquelles leurs œuvres vont se singulariser et prendre leur autonomie sans cesser de se répondre l'une à l'autre.
En 1884, Louise publie En arpentant les deux Versants, recueil où elle mêle aux thèmes habituels la découverte d'une sensualité panthéiste, où l'amour de la nature et des grands espaces rejoint l'exaltation de la féminité.

Presque simultanément Yvette publie le Berger aux Yeux verts, court récit d'une passion amoureuse aux accents arcadien. Louise, à son tour, publiera un récit de ce type en faisant évoluer le personnage masculin vers un archétype quasi mystique. Ce sera Mon Faune, publié en 1885. Yvette y répondra par deux textes courts publiés dans des revues : Remarques à ma bonne Amie concernant le Sentiment d'Amitié et un texte satirique sur les hommes en amour : Le Bouc.

En quête d'un nouveau souffle, Yvette s'attaque alors à une série d'études consacrée à la littérature contemporaine, les Ecrivains de mon Temps, où elle prend ses distances avec la veine néo-pastorale alors en vogue. La première étude est naturellement consacrée à Louise, "exemple typique" écrit Yvette "des plus charmantes réussites d'un genre, hélas, suranné et que ne sauraient plus pratiquer que des individus esthétiquement rétrogrades."

Malgré un grand succès lié à une de ces polémique oiseuse dont le monde littéraire est friand et de laquelle Yvette aura pris soin de se démarquer , il ne sera pas donné de suite à cette étude et les écrivains de mon temps s'arrêteront au premier volume. Quel dommage ! On rêve des volumes exquis qu'Yvette aurait pu pondre sur d'autres plumes en vue. Que seraient devenues des figures, aujourd'hui inébranlables et inattaquables, un Moréas, Un Raoul Ponchon, Un Jean Richepin, sous la pointe sèche de notre Yvette Michaudière ?

Pendant ce temps, Louise n'a pas chômé. Elle s'est attelée à un grand chantier : rien moins que la définition d'une "voix féminine en littérature". Il s'agit de délimiter, dans le monde, les thèmes spécifiquement féminins et de tenter de les fondre dans ce qui serait "l'expression littéraire de la femme". Louise choisit de commencer par trois thèmes : L'amitié, la Religion et -plus surprenant- la mode. Pour ce travail qui devait être à Louise ce que le Génie du Christianisme fut à Chateaubriand, Louise s'enferma plusieurs mois à la Bibliothèque des Clarisses à Marseille et accumula une documentation énorme. Les brouillons, notes et nombreux carnets datant de cette époque montrent l'étendue quasi infinie de la curiosité de notre auteur : antiquité grecque, hébraïque ou Egyptienne, Mille et une Nuits, récits de voyage aux Amériques, règles monastiques, médecine chaldéenne ou poésie Lyonnaise, tout y passe. Amitié, Religion, mode, à chaque fois sont étudiées, décortiquées, assimilées. Ce matériau cyclopéen aurait pu accoucher d'un pensum barbant, comme on voit à tous les siècles depuis que Rabelais railla les Sorbonnards, mais c'était sans compter la finesse de Louise, qui décida de ne pas accumuler ce savoir pour le restituer mais de le suggérer, d'une manière déjà très orientale, dans un seul trait qui esquisse la recherche et éveille, chez le lecteur, le désir de savoir.
Cela donnera la très ironique Epître aux Femmes de Lettres sur leur Manière de s'habiller, publiée en 1887.

Il n'en faut pas plus à Yvette pour se lancer à son tour, tenter d'occuper aussi ce domaine, par cette merveille d'émulation, cet aiguillon de curiosité et de fierté réciproque qui, toujours, pousse les deux femmes. Elle publie ses Questions d'Élégance, Vol. 1: la Grâce et Vol.2 : les Grosses, qui reprennent et prolongent la réflexion lancée par Louise, sans pour autant abandonner l'ironie qui en fait le charme.

Mais, si durant ces années le ton s'est affermi de part et d'autre, le succès, lui, n'a cessé de s'effriter; c'est pourquoi Louise, cherchant à renouer avec le style de ses débuts et à profiter de la vague japonisante alors en cours délaisse l'essai pour retourner à la poésie. Ce sera, en 1891, les Haïkus Provençaux, où la délicatesse du style le dispute à la subtilité de la pensée.
(Après la mort de Louise, Yvette parlera de "Minauderies obscènes, au propos aussi ténu que le style en est roide") Quoique daté, ce texte offre un exemple unique de rencontre inattendue entre deux identités. On citera par exemple le texte suivant :

"Le romarin sur les récifs
Est arrosé par les vagues.
Pour quelle bouillabaisse ?"

Ou encore :

"Les moutons de l'alpage
broutent parfois la lavande.
Tricot parfumé."

Malheureusement, le public ne se retrouve pas dans ce métissage poétique et la majorité des exemplaires restent, à ce jour, invendus.

De son côté aussi, Yvette cherche à se renouveler ; mais c'est du côté du théâtre et du music hall qu'elle se tourne, donnant dans un comique facile où l'on peine à reconnaître l'adolescente des Promenades. Le succès, néanmoins est au rendez-vous. Sa chanson la Morue, interprétée par le tout jeune Maurice Chevalier est sur toutes les bouches. "La morue, c'est comme le thon / ça vous gâte une bouillabaisse / mieux vaut une bonne digestion / qu'une trop grasse poétesse".
Ses deux pièces "la Rombière fait des vers" (1896) et "La Geisha des bergeries" (1897) sont reprises jusqu'en 1902.

peinant à renouer avec le succès, Louise décide de fonder une revue, les Arômes nouveaux, où elle présente de jeunes auteurs. Le tout jeune Paul Valéry y fait ses premières armes. Elle s'entoure de la jeune génération des poètes méridionaux, on se presse dans son salon. Galvanisée par ce succès, elle monte à Paris et ouvre un salon. Sa -brève- liaison avec Mallarmé (dont celui-ci n'a jamais reconnu l'existence) lui ouvre des horizons nouveaux. C'est de cette époque que datent ses essais de poésie symboliste, hélas perdus, sauf un, conservé par Yvette et publié après sa mort : le fameux Remémoration d'une détumescence, introuvable aujourd'hui et dont nous reproduisons ici la première strophe.

Accablante arcaison, l'Unique du pubis
( jadis se dressât-il ) clair en sa moite pente
Masque la désignation de tes pieds, Amante
Le pénien flaccide, las ! on mange son pain bis...
le membre infère un doute :" ah, dieu, est-on un homme ?"
Oblique interrogé, du canule au scrotum.

Notons toutefois q'une querelle juridique oppose aujourd'hui les héritiers De Saujon aux ayant droits de ce poème, dont ils contestent l'authenticité.

A son tour, Yvette monte à Paris. Elle s'installe à Montparnasse (Louise est à Montmartre) et lance à son tour une revue : les Bergers de Paris, sans parvenir à publier les jeunes auteurs, dont elle se voulait pourtant la marraine. Les femmes de la bourgeoisie, en revanche, sont heureuses de disposer d'une tribune. A défaut de jeunes pousses, elle y publie donc des poétesses mûres et connaît un certain plébiscite. Le numéro spécial "Noisetiers, Framboisiers et autres Souplesses poétiques" installe définitivement la revue comme tribune poétique des Antidreyfusardes. Cette situation inspire à Louise, tardivement ralliée au camp des Dreyfusards, le sujet d'un pamphlet intitulé "la Maquerelle des Lettres et les Matrones de la Vertu, ou, Quand le Conformisme esthétique engendre l'Insanité morale ". Aussitôt, Yvette réplique dans un cinglant libelle : la Pute de Montmartre. Cette fois la rupture est consommée.

Elle coïncide pour les deux femmes de lettres avec une période de tarissement de l'inspiration. Yvette supervise l'édition de ses œuvres de jeunesse, dont elle exclut les Promenades et les Nouvelles Promenades. Elle donne en revanche un texte inédit de cette période, écrit dans un style étonnant de maturité et dont on comprend qu'elle n'ait pas osé le publier à l'époque. Ce sera le Berger inverti(1907), qui fait scandale.
A son tour, Louise exhume du tiroir où l'avait confiné l'oubli un texte qui tranche, tant par la forme que par le thème abordé, avec ceux de sa jeunesse, mais leur serait strictement contemporain : c'est le Faune Bestial (1908),qui évoque les amours contre-natures d'un berger et d'une truie.
La mort accidentelle de Louise, en 1910, qui tombe, ivre, de sa fenêtre de Montmartre en essayant d'attirer l'attention d'un touriste anglais qu'elle avait pris pour Guillaume Appolinaire, plongea Yvette dans une sorte de torpeur hébétée. Elle mourra à son tour, quelques mois plus tard, sans avoir prononcé d'autres mots que, dans son dernier souffle :"Louise, c'est mon plumier". Yvette meurt le 13 janvier 1911. A cette date, Paul Léautaud inscrit dans son journal "On va enfin pouvoir s'entendre." "Les harengères se sont tues. "note Jules Renard dans le sien.
En 1922, les compagnons des deux femmes de lettres publieront un ouvragede souvenirs communs, intitulé : nos Parties de belotte.

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